Les secrets du cinéma de Forcalquier

Les secrets du cinéma de Forcalquier

Certains lieux, pour ne pas tomber en ruine, n’ont d’autre choix que de traverser le temps en s’y adaptant. Par transformation ou par changement de leur affectation, ils permettent à de nouvelles générations de s’en emparer pour offrir en retour des éclats de mémoire. A Forcalquier, c’est le cas du cinéma, installé dans une chapelle qui a traversé trois siècles et dont l’évocation fait, encore aujourd’hui, pétiller les yeux et remonter les souvenirs.

Faisant partie du même bâtiment que la mairie, l’ensemble formait à sa construction, au XVIIe siècle, le couvent des Visitandines. Construit entre 1632 et 1634, l’ensemble se voit adjoindre en 1687 une chapelle de style jésuite.

Le balcon, inutilisé aujourd’hui pour des raisons de sécurité.

Le bâtiment va évoluer au fil du temps : école, collège, séminaire puis mairie. Dans les archives départementales, de vieilles photographies de Saint-Marcel Eysseric permettent de traverser le temps pour en observer l’agencement dans la seconde partie du XIXe siècle. C’est à ce moment-là que la chapelle subit des réaménagements, et que ses plafonds sont repeints. Puis, pour la transformer en salle de spectacle, de bal et de cinéma, on y aménage un faux plafond, permettant de plonger la salle dans le noir. Les voûtes se retrouvent isolées, à l’abri des regards. En dessous, la salle est décorée : des décors sont peints dans le chœur (ils sont encore visibles derrière l’écran actuel), un balcon est aménagé. Ce balcon accueille aujourd’hui la cabine du projectionniste. On y retrouve les arcades et les frises de la chapelle, comme dans la salle.

Depuis le balcon, vue sur la salle.

La cabine de projection prend place dans une partie de l’ancien balcon.

Le cinéma a continué à se transformer : dans les années 60, un éphémère panneau lumineux rejoint la façade. La salle est équipée de larges fauteuils de part et d’autre d’une allée centrale. Le balcon accueille des spectateurs qu’on imagine avides des aventures fantasmées de tous ces acteurs dont les photos Harcourt s’affichent dans les entrées des cinémas. C’est parfois l’occasion de profiter des recoins de ce balcon pour des premiers flirts dans l’obscurité.

Le temps passe, les générations comme les films se succèdent dans la petite salle, et les souvenirs se construisent aussi à l’aide du celluloïd. Pour continuer à faire vibrer d’émotions les cinéphiles de la cité comtale, la ville vient de confier la gestion de son cinéma à un nouveau délégataire. Parfois, en attendant la séance, on y fait patienter le spectateur avec un diaporama de son histoire. Concerts de jazz dans les années 40 y alternent avec des souvenirs des yéyés ou des chorales d’enfants en représentation.

Et les plafonds de la chapelle ? Pour avoir une chance de les apercevoir, il faut profiter d’une visite au musée, au second étage de la mairie. Là, dans la pénombre d’un étroit couloir caché, une découpe dans un mur permet de plonger son regard sur le faux plafond de la salle de cinéma, et d’observer de près les peintures et les voûtes de la chapelle. Pendant que dans l’obscurité, on frémit aux aventures cinématographiques d’Angelo Pardi, quelques mètres au-dessus, le décor du XIXe siècle permet à chacun de s’imaginer, l’espace d’un instant, dans la peau du jeune aristocrate italien, fuyant les toits pour se réfugier dans des majestueux greniers oubliés.

Article paru dans La Provence, 12 février 2017.